Pourquoi déteste-t-on croiser des Français en voyage ? | Esprit-Aviation

DÉCRYPTAGE - Rien de plus banal que de croiser un compatriote à l'étranger. Si elle suscite généralement l'indifférence, une telle rencontre peut être mal supportée par les voyageurs en quête de dépaysement. Comment l'expliquer ?

«Lors de mon dernier séjour au Japon , j’ai visité la région de Chichibu. Assez peu touristique et surtout connue des Tokyoïtes, je ne m'attendais pas à y croiser d'étrangers. Finalement, en marchant dans une forêt, j’entends la conversation d’un couple français parlant fort... Le quotidien que j'avais mis entre parenthèses avait fait irruption dans un moment où je cherchais l'immersion totale», raconte Tiphaine, 27 ans, originaire de Lille et passionnée par le pays du Soleil levant.

Se retrouver au milieu d’un groupe de Français en Asie, entendre parler la langue de Molière au fin fond de l'Amérique... En séjour à l'étranger, rien n'est plus habituel que de croiser le chemin d'un compatriote. Et ce d'autant plus que la France est l'un des pays les plus généreux au monde en nombre de congés payés (25 jours par an au minimum), auxquels s'ajoutent onze jours fériés. Autant de temps libre pour voyager, dans l'Hexagone ou ailleurs dans le monde. Si elle suscite généralement l'indifférence, une telle rencontre peut être mal supportée par certains voyageurs soucieux de s'immerger dans une nouvelle culture.

Une quête d'exotisme compromise

Comment expliquer cette réaction ? «Rencontrer une personne qui nous ressemble (en l'occurrence par la nationalité et la langue) alors qu’on cherche à rompre avec son quotidien peut ruiner son expérience de voyage. L'oubli du monde d'où l'on vient n'est plus possible si la présence de 'semblables' nous y renvoie. On a alors l'impression que notre quête d'exotisme est réduite à néant», analyse Rodolphe Christin, sociologue spécialisé en tourisme, auteur notamment de l’essai La vraie vie est ici : Voyager encore ? (éd. Ecosociété, 2020).

Une telle réaction serait universelle, peu importent les nationalités. «Il ne serait pas étonnant qu’un touriste allemand, espagnol ou américain adopte le même comportement en croisant ses concitoyens à l’étranger», ajoute Rodolphe Christin, également co-commissaire de l’exposition «Faut-il voyager pour être heureux ?» (à la Fondation EDF, à Paris, jusqu’au 23 janvier 2023).

Si l'on considère le voyage comme la volonté de se perdre, ou au moins de s'éloigner, l'idée de côtoyer ses voisins de métro habituels peut anéantir votre séjour.

Extrait du roman «Touriste» de Julien Blanc-Gras

De la mauvaise réputation du touriste français

Si la plupart des voyageurs cherchent à éviter leurs concitoyens, c'est aussi en partie pour ne pas être assimilé à la (mauvaise) réputation que traîne le touriste français. «Traditionnellement, le Français est perçu comme râleur et jamais content», rappelle Rodolphe Christin. On le décrit aussi comme radin et arrogant. De quoi provoquer une gêne, voire une honte. «Par snobisme, beaucoup de voyageurs vont chercher à se démarquer de ce stéréotype et affirmer leur singularité», ajoute Julien Blanc-Gras, écrivain voyageur, auteur de plusieurs romans (Touriste, Dans le désert, Envoyé un peu spécial) dans lesquels il dépeint avec humour les travers du tourisme.

Extraite de son roman Touriste (éd. Au Diable Vauvert, 2011), cette citation suffit à résumer toute la difficulté à se soustraire de ses «semblables» : «C'est le paradoxe du touriste : le principal désagrément de sa démarche réside dans l'existence de ses semblables. Si l'on considère le voyage comme la volonté de se perdre, ou au moins de s'éloigner, l'idée de côtoyer ses voisins de métro habituels peut anéantir votre séjour.»

Partir à des milliers de kilomètres de chez soi pour, au final, se retrouver face à un «reflet de soi» n'est pas forcément l'idée que l'on se fait d'un voyage en immersion. Alors, certains voyageurs usent de stratagèmes... «Lorsqu'une visite guidée est proposée en français, j'opte pour la visite en anglais pour vraiment avoir l'impression d'être à l'étranger. Et j'évite aussi les restaurants français : je ne parcours pas des milliers de kilomètres pour manger un bœuf bourguignon !», s'amuse Tiphaine.

Sentiers battus et chemins de traverse

Autre paradoxe : tout en cherchant l'authenticité, les touristes vont là où tout le monde va. «Par confort, certains voyageurs optent pour des hôtels ou restaurants recommandés par des guides de voyage, suggérés par Tripadvisor ou popularisés par Instagram . Visiter ces 'incontournables' a un côté rassurant, mais c'est précisément là qu'on a le plus de probabilités de croiser d'autres Occidentaux qui auront suivi les mêmes recommandations», détaille Rodolphe Christin. La solution évidente ? Privilégier les chemins de traverse et les adresses confidentielles qui ne seraient pas (encore) parvenues aux oreilles de ses concitoyens. Avec là aussi une autre contradiction : qu'un lieu secret ne le soit plus tellement à force d'être partagé.

Alors, aussi indésirables que cela, les Français ? «Si croiser des compatriotes peut surtout déplaire aux voyageurs indépendants ou backpackers, il faut garder en tête que chacun ne voyage pas avec la même finalité, estime Julien Blanc-Gras. Tous ne cherchent pas un dépaysement absolu ou une immersion totale. Certains partent simplement pour se détendre, quand d'autres apprécient de partager leur séjour avec un groupe.»

C'est le cas de Sandrine, retraitée originaire de Montpellier. «Je me sens rassurée, je n'ai rien à organiser et, maîtrisant peu l'anglais, je n'ai plus à me soucier de la barrière de la langue. Et puis, rencontrer d'autres Français me permet de partager mes ressentis et décuple le plaisir de la découverte», explique-t-elle, tout en se remémorant ne rencontre avec un autre couple il y a cinq ans au Sénégal. «Nous avons découvert que nous vivions à 100 km l'un de l'autre. Depuis, nous sommes devenus de bons amis, quasiment des voisins.» Et de conclure : «En voyage, les belles rencontres, ce n'est pas seulement avec les locaux !»

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